Carcere Oscura

Sextuor pour accordéon et quintette à cordes

  • 2019

  • 8’

  • Commande de Lude et Interludes

Que peut signifier la perte de l'audition pour un compositeur ?

C'est la question à laquelle j'ai tenté de répondre en composant ce sextuor, écrit en hommage à Beethoven.

C'est l'image d'un Beethoven prisonnier de son propre corps qui a été le point de départ de cette pièce. Une prison immense, aux proportions dantesques, et à la fois oppressante. Ce monde intérieur, que j'imagine être l'esprit d'un Beethoven sans contact auditif avec l'extérieur, m'a rappelé les gravures de Piranèse. Carcere Oscura, réalisé en 1743, constitue en quelque sorte un prélude au cycle des Carceri d'Invenzione, le chef d'oeuvre de l'artiste. Cet univers carcéral possède par son caractère monumental un aspect fantastique. Il n'en reste pas moins à jamais clos, inhumain, et par conséquent terriblement effrayant. Pour reprendre les mots de Marguerite Yourcenar, les Carceri évoquent un "monde factice, et pourtant sinistrement réel, claustrophobique, et pourtant mégalomane (qui) n’est pas sans nous rappeler celui où l’humanité moderne s’enferme chaque jour davantage".

Les quatre premières notes de la Cinquième Symphonie, motif le plus célèbre de Beethoven, parcourt l'ensemble de la pièce, son traitement est le plus souvent frénétique, comme s'il semblait courir désespérément dans un labyrinthe en perpétuelle évolution à la recherche d'une sortie, d'un réconfort, d'une lueur. Le décor a beau changer considérablement, le sentiment d'urgence quitte rarement un discours dans lequel l'accordéon parvient peu à peu à prendre son indépendance par rapport à un ensemble à cordes très dense et compact.

Une courte cadence ascendante à l'accordéon mène à l'apparition d'une nouvelle cellule issue du second thème du premier mouvement de la symphonie de Beethoven, qui semble apporter peu à peu un calme relatif dont la lumière ténue ne peut empêcher le retour du caractère frénétique initial. C'est dans un accès de démence furieuse que s'achève cette quête aussi vaine qu'indispensable d'une liberté qui éternellement nous fuit.